Stimultania • IME • St-Étienne • épisode 4

Appareils argentiques © Charlotte
L’œil argentique © Charlotte

Mardi 17 janvier, plan de travail et outillage

“De la gare à l’IME, 10 minutes à pied. Mais je traîne avec peine un caddie, rempli et lourd, dans une neige transformée en verglas bien compact pendant la nuit. Le parcours est assez laborieux, le pas doit être vif pour ne pas perdre de temps mais solide pour ne pas tomber. La journée commence donc sur le fil.

Au programme : découverte du laboratoire argentique, du mystère photographique, de l’empreinte lumineuse pour une dématérialisation des outils de travail. C’est aussi la suite de la récolte des mains d’inconnus, la plongée dans les mythes grecs, la mise en image des “sens” du travail (où il sera question cette fois d’inspection du travail et de mâchonnement).

Mais avant cela, je déballe le caddie : appareils argentiques, 6×6, Holga, réflex, polaroïd, pellicules, diapos, planches contacts s’étalent sur la table et passent de main en main. Se rendre compte de la lourdeur, de la présence. Du viseur, du déclencheur, de la transparence et la texture des pellicules, des formes. Pendant que ça tâtonne, je commence à installer le laboratoire avec Isaïa et Gauthier. Aménagement de la salle, tables et lampes rouges, fermeture des volets, tissus pour calfeutrer. Tout va bien. Je sors les produits, direction la cuisine, installation des bacs, petit speech pour expliquer sans trop dévoiler. Tout va bien. Ouverture du révélateur, hop dans le bac. Et là. C’est le drame. Un liquide marron a pris la place de la belle transparence habituelle. J’explique d’une petite voix que ce n’est pas normal. Le froid ? Une ouverture trop ancienne ? Pas la peine de chercher à comprendre. Garder la tête froide. Si le révélateur ne fonctionne pas, pas de labo. Si pas de labo, chercher une alternative. Nous avons de quoi faire dans la multitude de missions que nous nous sommes donnés mais quelle déception. Je décide de tenter le coup quand même et continue à installer les autres bacs sous l’œil perplexe et amusé des garçons pour qui liquide marron ou transparent ne fait pas grande différence mais qui se passeraient bien de l’odeur.

Au tour du premier groupe. J’explique l’incertitude et le doute. Forcément, ça casse un peu la magie mais vaille que vaille : on éteint, on s’habitue à la lumière rouge, immersion. Dans les cartons et caisses, les outils récoltés la veille. Visses, boulons, boutons, verres, fils, aiguilles, morceaux de métal… Un drôle d’inventaire hétéroclite que les doigts agencent sur le papier photosensible. Pour l’instant le mystère reste entier. Lumière : 1, 2 secondes. Et puis suspens. On met la première feuille dans le révélateur. L’image apparaît. Du côté jeune gens, c’est la surprise, du mien le soulagement. Un soulagement peu enjoué, il faut le dire : pas terrible de voir l’image apparaître dans un liquide presque opaque. Exit la beauté du moment. Tant pis, on fait avec ce qui arrive et on va jusqu’au bout. J’explique le procédé, d’un bac à l’autre. J’explique la lenteur, l’attente, la patience. Patience qu’il me faut avoir aussi parce que j’ai sacrément hâte de voir si ça a vraiment fonctionné. On allume et ouf, l’image est plutôt bonne. Un peu grise mais ça a son charme. Alors c’est parti pour les suivants.

Chacun produit plusieurs images, objets posés au centre de la feuille, décontextualisés, inertes, inutiles. Collecte d’une étrange expérience scientifique à observer. Avec certains, on joue avec les reflets de verres et sur l’image c’est assez beau. L’étonnement est bien là, mais je sens que ça décolle un peu moins que l’année dernière, que l’engouement n’est pas à son comble. Comme quoi, il n’y a pas de formule magique, il n’y a pas de certitudes ni de faits acquis. Flirter avec l’aléatoire et l’inconnu reste bien la base de ce type d’expérience. Et c’est terrifiant, comme une plongée sans masque et sans protection, mais c’est ce qui rend la chose palpitante.

Après la pause de midi, on enchaîne avec le reste. Thomas et Anthony, d’abord, me suivent dans la petite salle de cours pour la fabrication d’une image : il s’agira d’inspection du travail. Une séance d’anthologie et joyeuse. Thomas fait son show, se transforme en inspecteur-savant-fou sourcil levé braquant sa loupe sur une horde de punaises qui ne passeront certainement pas le contrôle. Anthony photographie. Anthony, il se cache derrière chaque porte mais il rigole tellement qu’il n’est jamais très long à être repéré.

Passent ensuite Aurore et Gauthier, avec une mission : mâcher le travail. Et Aurore de se retrouver à croquer mon ordinateur, et Gauthier de faire mine d’engloutir une brochure. Je me prends au jeu et m’incruste dans l’image : nous voilà tous les trois à pleines dents qui un classeur, qui un téléphone, qui un cahier.

Lorsque l’on revient en salle de cours, l’ambiance est paisible (fatiguée ?). Les uns terminent leur frise des douze travaux d’Hercule, les autres sont hypnotisés devant “Les temps modernes” de Charlie Chaplin. Une journée intense, de nouveau. La concentration du labo ce matin, la déambulation dans les environs à la rencontre du personnel de l’IME, des élèves mais aussi des commerçants du coin pour récolter des mains, et puis les idées à trouver, l’imaginaire à activer, la création à enclencher, les lectures, les collages… Ça commence à accuser un peu le coup (jeunes gens comme adultes).

La journée se termine et finalement, malgré les grains de sable dans les rouages, tout s’est déroulé comme prévu. La matière continue à augmenter et venir se ranger sagement dans les dossiers de l’ordinateur, annonçant un travail de tri et de post-production intense mais il vaut mieux ça que des dossiers vides.

La cloche sonne et comme d’habitude, la disparition est presque instantanée. Retour à la gare en passant par la case neige-verglas-caddie-rempli mais le rythme est plus lent. Et puis demain, c’est journée off.”

Matilde Brugni

26 heures d’interventions avec 12 élèves en formation à l’IME
Avec : Charlotte Abid-Lafay, professeur spécialisée.
 Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

le labo © Océane
le labo © Océane
photogramme © Gauthier
photogramme © Gauthier
Les temps modernes © Matilde
Les temps modernes © Matilde
Les mains des inconnus © Les élèves
Les mains des inconnus © Les élèves

 

 

Stimultania • IME • St-Étienne • épisode 3

Tenue professionnelle, Thomas © Amélie avec Stimultania
Tenue professionnelle, Thomas © Amélie

Lundi 16 janvier 2017, tenue professionnelle, bleu de travail et autre coloration

“La semaine de création démarre.

Plan de bataille de la journée : le matin investir les ateliers de formation et travailler sur la tenue professionnelle (dans tous les sens du terme) ; l’après-midi recomposer et décaler le geste du travail. Il va falloir fonctionner par petits groupes qui tournent (ah, les joies de l’organisation des groupes, du casse-tête de la répartition pour être au plus juste, ne pas avoir de temps mort, faire passer tout le monde, que chacun y trouve son compte, que tout soit fait dans les temps, sans pression, avec efficacité mais aussi avec sens…). Ce qui implique que tout le monde ne fera pas tout aujourd’hui, mais pas d’inquiétude chacun y passera à un moment ou à un autre. Et il n’y aura pas de blancs car avec Charlotte, ça va carburer aussi. D’abord partir à la récolte d’un maximum d’outils, divers et variés, dans tous les recoins de l’établissement, pour l’atelier du lendemain. Puis aller à la rencontre : de mythes (les 12 travaux d’Hercule) et surtout des commerçants des environs pour prendre en photo leurs mains en action et leur paume de travailleurs. Un vrai défi, totalement libre et autonome.

Une fois les choses posées, on se lance vite à l’eau. Thomas, Christophe, Amélie, direction l’atelier de conditionnement. Isaïa et Bilel nous accompagnent pour le making off. D’abord, on observe l’espace. On l’apprivoise, on tente de le regarder autrement. Il est vide d’élèves ou de profs. Il nous appartient. La salle est grande, plutôt photogénique. Des étagères où biberons rivalisent avec packs de jus. Des caisses et des cartons un peu partout. Des tables, des chaises, des néons, une statuette bizarre, un nombre incalculables de choses à observer finalement. Mais il faut vite se mettre en action, le temps file. Puisqu’il est question de tenue professionnelle, alors jouons : avec les corps mais aussi avec l’uniforme. Chacun s’enveloppe d’un bleu de travail, même Amélie qui n’a pas l’habitude d’avoir du bleu puisqu’elle est habituellement en blanc. Investis l’espace comme tu ne l’as jamais investi. Imagine de nouvelles positions. De nouvelles situations. Invente tout ça pour la photographie. La tenue professionnelle comme uniforme mais aussi comme attitude. Trouves ta pose.

Pas facile de se lancer. Qui plus est pour une photographie qui reste encore très floue, pour un but et une raison encore abstraits. Je pousse doucement, suggère, invite. Pas d’obligation de montrer les visages. Pas de pression. Christophe et Thomas se lancent. Amélie photographie. Petit à petit ça se déclenche. Assez vite finalement. Parce qu’il y a de l’amusement. Ça tourne, ça pose, ça photographie. Il faut jouer avec le trépied, l’éclairage maison qui brûle les doigts. Il faut pousser les affaires dans le chemin pour que rien ne pollue l’image. Je cours un peu partout, c’est sportif. Dynamique. On s’essaye même à une image à la Philippe Ramette pour bousculer les perspectives. L’image ne fonctionne pas, mais qu’importe (et puis Philippe Ramette a du temps, lui, et des accessoires, et des assistants…). Faisons plus simple. Laissons nous guider par ce qui vient. Moment de grâce : Thomas monte sur une table. Droit comme un i. Une présence intense. Et puis enchaîne les positions comme s’il avait fait ça depuis toujours. En toute décontraction.

Une fois que c’est parti, c’est parti. Bilel a vite lâché le making off. Il indique, accompagne et pose aussi. Bilel et Christophe en pose James Bond, fiers et sûr d’eux devant les étagères de cartons. Bilel et Thomas en guerriers, ou chasseurs, ou soldats, avec des scies-fusils et des regards perçants. Bilel joue avec des bouchons rouges et Amélie se transforme en sculpture humaine, land art improvisé.

Ces mêmes bouchons nous serviront à illustrer une expression. Parce que oui, il y a ça aussi. Mettre en image des termes liés au travail, en malaxant les sens et en jouant avec les mots. Des bouchons rouges à la queue-leu-leu vers une Amélie très concentrée et nous avons le travail de fourmi. Bilel matérialise la charge de travail en portant haut une chaise.

Tout ça, en une heure.

Parce que la deuxième, d’heure, je la passe avec Laura, Aurore, Océane. Et cette fois, nous sommes à l’atelier maintenance et hygiène des locaux (MHL). Changement d’ambiance. L’espace est plus petit, la lumière douce. Une odeur de lessive, de propre. J’explique aux filles la règle du jeu, je suis enthousiaste, encore dans la dynamique du groupe d’avant.

Silence et regards vers les pieds. Pas d’idées. Dire à nouveau que le temps de la photographie, ce temps privilégié qui n’est qu’à nous, l’espace nous appartient (un peu). Qu’on peut y faire ce qu’on veut (dans la mesure du raisonnable). Par exemple, monter sur une table ou… cri d’Océane. C’est interdit de monter sur une table ! Heu oui, alors, c’est vrai. Bien sûr que c’est interdit mais pour une fois, une toute petite, c’est possible. Pas sûres quand même, pas sûres du tout. Alors je m’y colle en premier. J’enlève mes chaussures – surprise générale – pour monter sur une table – perplexité intégrale. L’appareil est en place, le projecteur aussi. Je les invite à prendre les photographies pendant que je m’exécute. Un penché en avant, sur le dos, je leur demande de me guider – je dois faire la statue de la liberté. Des rires. Ça y est.

Je descends de la table. Laura me remplace. Laura sur le ventre, à genoux, en pose glamour. Laura commence toujours un peu septique mais se donne ensuite en entier. On change de cadre. Aurore veut s’y mettre aussi, elle gravit une table, pas très à l’aise mais sans flancher. Océane prend les photos, bougonne un peu quand c’est son tour mais accepte. Elle s’assoit au bord du lavabo pour un lavage de main – fort inconfortable – et une image énigmatique, le regard vers le haut.

On commence à zieuter vers la grande table, celle du repassage, au tissu blanc immaculé. Un peu indécise là. J’hésite. On va peut-être pas monter dessus, elle est haute, elle est peut-être fragile. Mais le cadre tout autour est beau. Alors Aurore décide de s’y asseoir. Juste s’y asseoir sur le bord. Pas plus. On s’active pour caler l’appareil et là, une fois que tout est près, Aurore se laisse doucement, tranquillement, aller en arrière. Un lâché prise, un corps qui se met au repos. Il y a quelque chose de très touchant en cet instant, je ne sais pas trop en quoi exactement. Je demande à Aurore si elle veut changer de position, ajuster sa tenue mais Aurore ne bouge pas. Un sourire sur ses lèvres. On mitraille.

Puis, comme pour les autres, mission illustration d’une expression. Il s’agira du travail de Pénélope. L’écoute est à son comble lorsque je raconte l’histoire de Pénélope (pas celle qui n’aurait peut-être pas travaillé mais bien celle qui l’a fait en boucle pour attendre son aimé). Et pour l’image : Laura tentera de repasser un tissu qu’Aurore s’emploie à froisser indéfiniment.

Midi sonne. Pose repas salutaire avant le deuxième round.

Et pour celui-ci on quitte les ateliers pour s’installer dans une salle de classe. Imran, Isaïa et Bilel m’aide à pousser tables et chaises pour se dégager un espace devant le mur. Contrairement à ce matin, le décor est nu. Il va falloir l’habiter par l’imagination et reproduire des gestes, ceux du travail. L’exercice n’est pas forcément évident, surtout qu’il faut se mettre en scène, en avant, sous les feux des projecteurs. Idem, pas de pression ni d’obligation. On peut prendre le corps entier, ou juste les mains, ou même les ombres. Bilel se lance en premier, sans crainte. Il donne un coup de marteau, visse, se lave les mains. Au niveau de la photographie, c’est le principe du stopmotion. Le photographie décortique le mouvement, le fragmente. Au tour d’Isaïa, puis d’Imran. Mais Imran, il n’est pas facile approcher. Il traîne un peu des pieds, n’a pas très envie. Ce qui n’est pas grave, je prends ce qui vient. Finalement il accepte, produit quelques gestes (parfaits) et retourne dans sa coquille. Isaïa oscille entre l’envie de participer, et quand il le fait c’est avec justesse, et l’envie de rester sur le côté. J’essaye de motiver les troupes, de pousser pour ne pas baisser les bras trop vite, pour bousculer un peu parce qu’il me semble que c’est aussi l’objet de ce genre d’intervention. Je gagne quand même quelques galons en précisant au détour d’une conversation que malgré le fait de vivre à Lyon (regard lourd d’Imran) mon compagnon est fan de l’équipe de Saint-Étienne (ouf) et que je connais le Chaudron (de nom, mais c’est déjà bien) et l’effervescence des supporters.

La journée se termine. La lecture des 12 travaux d’Hercule a fait l’unanimité et les duos partis à la recherche de mains de travailleurs ont très bien fonctionné. Nous regardons quelques images puis c’est l’échappée.

Je suis épuisée, mais de la fatigue qui veut dire qu’il s’est passé des choses. Moins évident cette année, je le sens. Le thème déjà, ce que je leur demande, le nombre d’élèves (4 en plus, finalement, ça fait la différence), le temps très (trop) court. La période peut-être. Un ensemble certainement. Mais qu’importe, l’expérience reste belle.”

Matilde Brugni

26 heures d’interventions avec 12 élèves en formation à l’IME
Avec : Charlotte Lafay-Abid, professeur spécialisée.
 Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

Amélie-land art © Thomas
Amélie-land art © Thomas
© Isaïa
© Isaïa
© Isaïa
© Isaïa
Montrer l'exemple © Océane
Montrer l’exemple © Océane
Préparation du travail de Pénélope © Matilde
Préparation du travail de Pénélope © Matilde
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Isaïa
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Bilel
Pause © Matilde
échappée © Matilde
Les mains des inconnus © les élèves
Les mains des inconnus © les élèves
Les mains des inconnus © les élèves
Les mains des inconnus © les élèves

 

 

Stimultania • IME • St-Étienne • épisode 2

Tourné vers l'avenir, making off © Thomas
Vers l’avenir, making off © Thomas

Jeudi 12 janvier 2017, vers l’avenir

“Deuxième séance avant la semaine intensive. Objectif : préparer le terrain. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, je suis testée : sauras-tu poser le bon prénom sur le bon visage ? C’est un sans faute.

Après cette première victoire, les jeunes gens sont invités par petits groupes successifs à venir découvrir ce qui composera notre expérience. Dire l’envie de jouer avec un mot qui contient beaucoup, un mot omniprésent, un mot que l’on entend, voit, clame partout, à la maison, à l’école, à la télé, dans la rue. L’envie de se servir de l’image pour bousculer ce mot en passant par plusieurs phases et expérimentations. Investir l’espace des ateliers de formations, les tenues ; dénaturer l’outil de travail ; décaler le geste professionnel, extraire un nouveau sens de son essence ; dérouler une liste d’expressions liées à ce fameux mot – le travail, pour construire de nouvelles images, poétiques. Expérimenter la photographie argentique, la photographie-trace d’une performance, le stopmotion, le noir et blanc. Investir l’image avec son corps, investir son corps, se concentrer, s’exprimer, se lâcher. Développer son geste, avec minutie ou débordement. Travailler ensemble, fabriquer de la matière en vue de la future exposition, point d’orgue d’une expérience commune.

Un programme chargé, donc. Les yeux s’arrondissent, les corps s’affaissent un peu. Silence. Même accompagné d’images et d’exemples, tout cela reste abstrait. Je n’ose leur dire que ceci n’est que le programme avec moi mais qu’en parallèle, avec Charlotte, ils ne vont pas chômer non plus entre exercices libres, making off et découvertes de mythes…

Bon. Ne pas trop s’attarder. Quand l’attention lâche alors on passe à la pratique pour une première “mission”, une mise en bouche. Puisque cette séance est dédiée à l’avenir, commençons à jouer : partie d’un tableau de Caspar David Friedrich, “Voyageur contemplant une mer de nuages”,  dans lequel j’ai vu une métaphore (l’homme gravit la montagne pour contempler un horizon qui pourrait être professionnel…) je leur propose un portrait atypique. Un portrait de dos. Un peu moins impressionnant qu’un face à face mais tout de même, déjà, une petite prise de risque.

Installation rapide d’un fond vert pour éventuel futur photomontage (fond qui s’avère beaucoup trop petit et totalement inutile) puis les voilà qui défilent devant l’appareil. L’assistant lumière désigné tient la lampe haut les bras un peu tremblants. Chacun s’assoit sur le tabouret, prête sa nuque à mes indications. D’abord regarde devant, et puis tourne un peu la tête, essaye de me regarder, redresse ton dos, redresse ton menton. Regarde au loin, main en visière. Océane passe puis me demande de faire de même. Ok, à toi de jouer alors. Un peu étonnée, Océane, mais ravie de mener la barque.

Ensuite, l’idée est de poser debout. Reprendre la pose du voyageur en haut de sa montagne. Là, petite impro : il y a une blouse blanche, chacun devra s’y envelopper. Imagine que devant toi s’étend un vaste horizon. Oublie le mur, oublie ce vilain tissu vert. Dresse ton corps, porte ton regard au loin, surplombe cette vaste mer de nuage ! Tends tes bras, envole toi.

Scepticisme marqué chez certains, incompréhension à peu près généralisée. Mais il y a quand même de l’amusement, et c’est le but. Tout le monde se prête au jeu. Chacun prend la pose, chacun photographie. Les personnalités, doucement, se dessinent.

Et pendant que les uns sont en atelier, le reste planche sur la recherche et découverte des expressions : travail d’équipe, travail au noir, plan de travail, travail de fourmi, bourreau de travail, arrêt de travail… La liste est longue. Gauthier et Anthony ont les yeux qui brillent lorsqu’on évoque les histoires de Titans et Romains, de Pénélope et Sisyphe.

Le temps passe vite, comme toujours. Plus que jamais, il va falloir être organisé, efficace, concentré. La tâche qui nous attend n’est pas des moindres (une montagne à gravir ?) ”

Matilde Brugni

26 heures d’interventions avec 12 élèves en formation à l’IME
Avec : Charlotte Lafay-Abid, professeur spécialisée.
 Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

 

Tournés vers l'avenir, Amélie © Thomas
Vers l’avenir, Amélie © Thomas
Vers l'avenir, making off © Thomas
Vers l’avenir, making off © Thomas
Vers l'avenir, making off © Thomas
Vers l’avenir, making off © Thomas

 

Stimultania • IME • St-Étienne • épisode 1

Desktop Dining, NY Times magazine © Brian Finke
Desktop Dining, NY Times magazine © Brian Finke

Jeudi 05 janvier 2017, premier entretien

“Il est 8h30, St-Etienne sous le gris et le froid, de retour à l’IME pour une deuxième session de création photographique.

Devant le portail, un groupe d’élèves attendent de rentrer. Soudain, Enzo. Serrage de main vigoureux et ce “Bonjour madame” si caractéristique. « Vous allez refaire un atelier ? » Oui, avec une autre classe. Un peu déçu, Enzo, mais il faut bien passer la main. Je tourne la tête et ils sont tous là, serrés et souriants, Julien, Najette, Angélique, Rolando. Plaisir de se revoir.

9 h, la séance débute. Une nouvelle équipe qui entre en file indienne, douze jeunes gens qui ne savent pas encore dans quelle histoire on les embarque. Tour de table – prénom, âge et l’atelier de formation suivi – et puis à moi de présenter Stimultania, le lieu d’exposition à Strasbourg, les personnes qui gravitent autour de l’association, les différents métiers, les résultats d’ateliers. On regarde quelques images de l’année dernière, on répond aux questions. Isaïa soupire un peu, méfiance d’Imran. Océane est emmitouflée dans son écharpe (je suis malade !). Lorsqu’on évoque Givors et la visite d’exposition, la grosse question est de savoir comment s’y rendre. En train ? En bus ? Thomas dit qu’il ira à pied, facile.

Retour à la photographie. Pour y entrer en douceur et commencer à être actif, je propose une séance de jeu Les Mots du Clic. Le groupe est séparé en deux, chaque équipe aura quatre images au choix, tirées de quatre séries et artistes qui traitent à leur manière de la thématique, encore non dévoilée. Charlotte accompagne les uns, je joue avec les autres. C’est étrange, chaque groupe choisit une photographie en couleur plutôt que noir et blanc.

Observe et laisse-toi guider par les mots. Concernant mon groupe, l’image qui s’offre à nos yeux représente un homme d’affaire, figé par un flash intrusif pendant qu’il téléphone et mange sur le coin de son bureau. Petit à petit, au fil des cartes-mots et des échanges, la réflexion s’étoffe. Thomas gigote et participe à tout. Amélie et Christophe rient. De grands débats pour savoir si l’endroit est plutôt un bureau ou un restaurant, par contre une certitude : vraiment pas terrible de téléphoner et manger en même temps. Limite impoli. Et c’est sans parler du photographe – Gauthier s’insurge – c’est de la provoque, ça ne se fait pas de prendre en photo les gens pendant qu’ils mangent. Même s’ils téléphonent en même temps, ça ne se fait pas. Pour terminer, nous parlerons de temps. De celui qui file, de celui qu’on essaye de rattraper pour ne pas être en retard, de cette obligation de faire tout en même temps.
En face, les discussions vont également bon train.

À la fin du jeu, place à l’échange collectif. Regarder l’image des autres, lire les mots, lire les critiques.

« La photographe nous montre une action. Dans cette image, on a l’impression que c’est bruyant : l’homme mange en même temps qu’il téléphone, on entend la nourriture, la personne qui parle au téléphone. Il y a d’autres personnes derrière. Il mange rapidement pour ne pas être en retard. Il mange à l’intérieur, dans un bureau. Le photographe s’interroge sur le temps, celui qu’il met pour manger, pour téléphoner, sur l’impossibilité de faire les deux en même temps, que c’est pas normal.»

« Cette photo nous montre une action silencieuse (un mec qui travaille calmement, sans bruit, qui porte et puis c’est tout) ; on a l’impression que ça se passe lentement et près de nous : il porte un carton à la fois et il y en a beaucoup – ça va durer longtemps. Le photographe a voulu nous interroger sur le quotidien, le travail : ces gens qui vont travailler tous les jours sont comme des super-héros. »

Je n’ai pas grand chose à ajouter, tout est dit. Présentation des auteurs : Dulce Pinzon, « Real superheroes » et Brian Finke « Desktop dining ». En commun, un humour un peu acide et une vision sur le monde du travail. D’un côté celui des « petits » travailleurs deviennent super-héros, de l’autre des bureaucrates perdent contenance et dignité, le temps d’un repas pris sur le pouce. Pour l’un et l’autre, un certain malaise. Je confesse pratiquer le repas sur coin de bureau. Pas très fière. Pour élargir un peu le champ de vision, présentation rapide des autres auteurs – ceux qui font des photographies en noir et blanc qu’on ne choisit pas – Payram, Syrie 55 et Jakob Tuggener, Fabrik. Et de là s’extirpe doucement le fil qui va sous-tendre le projet de création (un drôle de fil tout de même, pas évident à attraper, à apprivoiser, à dénouer) : le travail. Lorsque je demande ce qui vient à l’esprit en réponse à ce mot, Bilel s’écrie « avenir » . Et puis « nourrir sa famille ». Ok. Ça pose les choses.

Imran, Isaïa, Océane, Bilel, Christophe, Thomas, Amélie, Gauthier, Anthony, Aurore, Kadir et Laura : au boulot.”

Matilde Brugni

26 heures d’interventions avec 12 élèves à l’IME
Avec : Charlotte Lafay-Abid, professeur spécialisée.
Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.