Dominique Pichard • lycée • Givors • épisode 1

© Dominique Pichard
© Dominique Pichard

Jeudi 2 février

“GIVORS, JOUR 1

Je monte le Chemin de la côté à cailloux en direction du lycée accompagné de Matilde, nous suivons un groupe de lycéens qui ponctue toutes ses demi-phrases par des termes plutôt fleuris, la situation me fait sourire. L’entrée du lycée est gratifiée de grilles, censées faciliter le contrôle des entrées ce qui me laisse pour le moins perplexe.

La matinée est consacrée à la présentation des actions de Stimultania par Matilde et l’analyse d’images par le biais du jeu Les Mots du Clic. J’avais découvert cet outil pédagogique via le pôle strasbourgeois de Stimultania et je suis très curieux de voir comment cet outil fonctionne sur le terrain.
Sur ce type de public et compte tenu de l’usuelle passivité des lycéens, il est très difficile de jauger l’intérêt porté à un projet. Mais malgré cette apathie de surface, le jeu accroche les adolescents. Il est toujours amusant de se dire qu’on a perdu un jeune en route compte tenu du fait qu’il a la tête enfoncée dans son sac depuis quinze minutes, qu’il se relève brusquement pour répondre – avec une pertinence surprenante – à une question, pour retomber aussi sec dans sa position initiale.

Sur l’analyse d’un portrait de Denis Rouvre issu de la série Kanak, la lecture de l’image par certains élèves semble complètement parasité par l’aspect androgyne du portrait d’Agathe Nonmeu. En découle des échanges sur le genre, et de comprendre pourquoi le fait de ne pas savoir si le sujet est un homme ou une femme nuise à l’analyse de cette photographie.
J’affectionne ce genre d’échanges. Bien que ces lycéens sont loin d’être le public le plus “difficile” auxquels j’ai eu à faire, il est plus que plaisant de faire ces apartés, ces ateliers sont un moment privilégié pour débattre et déconstruire pas mal de sujets.

Même si je n’interviens que très peu, je ne perds pas une miette des réactions de ce groupe qui vont me permettre d’affiner l’angle de ma présentation cet après-midi.

Pendant la pause déjeuner, Matilde et moi interrogeons les élèves du lycée Aragon qui cohabitent avec ceux du lycée Picasso pour récolter leur perceptions sur ces derniers. Le résultat est fort intéressant, même si sur une vingtaine d’élèves interrogés quelques idées reçues ressortent, elles restent très minoritaires. Je garde ces retours sous le coude pour la suite qui me seront sans doute très utiles.
Je demande également à Nadège et Malika la possibilité d’une heure supplémentaire cet après-midi pour développer confortablement quelques ateliers pratiques et un brainstorming sur ce qui les représente et de la façon dont ils se sentent perçus.

A ce stade, l’équipe de Stimultania m’appuie sur mon projet et Nadège et Malika semblent plutôt me suivre sans trop de réserves dans les idées que je leur ai suggéré en amont.
Mais le succès du projet va beaucoup dépendre des heures à venir, car si je n’arrive pas à les interpeller les prochaines heures, la suite risque de s’avérer laborieuse.
Est-ce que l’idée que je me suis fait sur ces élèves jusqu’à présent se rapproche de la réalité ?
Comment les faire parler d’eux dans être intrusif ?
Est ce que mes travaux vont trouver un écho chez eux ?
Je me sens anxieux. Chaque nouvel atelier est un pari.

J’entame ma séance par la présentation de mes travaux réalisés ces dix dernières années dans le tatouage en les questionnant sur ce type de modification corporelle.
La variété des angles tant esthétiques, sociologiques, religieux ou ethnologiques me semble pertinente pour établir un premier dialogue.
Si lorsque j’ai commencé à documenter ce domaine le milieu bénéficiait encore d’une image très connotée et négative, d’une certaine façon il est assez plaisant de voir que la perception de cette génération est unanimement très ouverte et positive sur le sujet, en dépit de la présentation de sujets plus ou moins extrêmes.
Je m’attarde volontairement sur le portrait de Touka Voodoo, un tatoueur londonien ayant subi une transition complète en écho au portrait d’Agathe Nonmeu analysé le matin même.
Si les échanges sur le genre qu’ont eu Matilde et les élèves ce matin n’ont pas fait volé en éclats certaines idées, il est en revanche fort probable qu’ils ont planté quelques graines qui n’attendent qu’à germer.

La deuxième partie de l’après-midi est consacrée à faire parler les jeunes d’eux et de la façon dont ils se sentent perçus.
J’use du prétexte du trombinoscope pour en connaître plus sur eux, leur faire prendre en main un boitier reflex et surtout pour scinder les groupes. Il est sans doute plus aisé, particulièrement à cet âge, de parler de soi en comité restreint.
En parallèle je leur demande de m’écrire de façon anonyme des éléments qui les définissent et des clichés qui selon eux leurs sont attribués. Si beaucoup de choses restent partiellement  en surface, les échanges lors de la découverte ne manquent pas de nous faire rire et de me surprendre. Les idées commencent à s’affiner d’elles-même.

Sur le groupe, j’identifie trois jeunes qui ne répondent aux sollicitations que par un humour un peu douteux, quand ce n’est pas de la pseudo-provocation doublée de pas mal de nonchalance, ce qui semble traduire au premier abord un manque d’intérêt certain. Je me dis que lors de la phase de réalisation à venir, il faudra certainement que je leur octroie des tâches et une part active qui ne nuiront pas au groupe, et en aucun cas les exclure de la réalisation.
La sonnerie sonne la fin de la journée, je suis un peu surpris de voir deux de ces jeunes rester dans les parages pendant que le groupe quitte le CDI. Ils me sollicitent et me posent un nombre conséquent de questions sur les possibilités techniques de réalisation, avec un intérêt radicalement opposé à ce qu’ils ont pu démontrer dans l’après-midi. Je suis ravi de mon erreur d’interprétation.
Les enseignantes quant à elles semblent agréablement surprises que leurs élèves soient restés focalisés jusqu’à la fin de la journée.
Je ne peux pas m’avancer mais je crois que ce projet se présente sous les meilleurs auspices.
À suivre…”

Dominique Pichard

20 heures d’interventions avec 20 premières microtechnique du lycée Picasso à Givors
Avec : Nadège Proriol, professeur d’arts appliqués et Malika Ait-Ouaret, documentaliste

Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

Agathe Nonmeu © Denis Rouvre
Agathe Nonmeu © Denis Rouvre
© Dominique Pichard
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© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
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Dominique Pichard • lycée • Givors • épisode 0

© Dominique Pichard
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Mercredi 1 février

“GIVORS, jour 0

Demain, je rencontrerai les jeunes du Lycée Picasso à Givors. A partir d’avril, j’aurai quatre jours pour réaliser un projet avec une vingtaine d’entre eux.

Chaque atelier ou résidence à ses exigences, et en tant qu’intervenant il est toujours intéressant et formateur de composer ses projets en contournant ses contraintes.
Si elles sont d’ordres diverses et que certains éléments sont anticipables, le facteur humain reste toujours une variable hasardeuse.

Principale difficulté de ce projet : le temps.
Sur les autres résidences pour lesquelles j’ai eu l’occasion d’intervenir j’ai toujours eu la chance d’avoir plusieurs mois, voire plusieurs années.  Le confort d’un projet dans le temps est pouvoir réajuster le tir lorsque l’idée théorique qu’on s’est faite est éloignée de la réalité, le temps est aussi un filet de secours.
Le temps et la temporalité, sur de nombreux aspects, est une donnée précieuse dans la pratique de photographe.
Si je manque de temps sur ce projet, cela implique que je vais devoir taper juste dès le départ sur mon approche, du moins m’en rapprocher au mieux.

Il me semblait donc important de consacrer un temps en amont pour rencontrer ces jeunes et les enseignants – Nadège et Malika, respectivement enseignantes en arts plastiques et documentaliste – et laisser un temps de latence avant la réalisation du projet, briser la glace et créer rapidement une relation de confiance réciproque.

Selon les enseignants, les lycéens ne jouissent apparemment pas d’une excellente réputation, l’image “pi-cassos” leur collant à la peau.
L’objectif va donc être de déconstruire cette image par la photographie par un projet en trouvant la balance idéale pour que le résultat ne soit ni trop consensuel, ni trop conceptuel.
Travailler le fond et simplifier la forme, une chose simple sur le papier mais pas toujours évidente en pratique.
Lors de mes premiers échanges avec l’équipe de Stimultania, nous discutions de la démarche de Stimultania et de l’accessibilité de l’image, ce qui fait résonance avec ma propre approche de la photographie.

Première étape, contextualiser : prendre la température globale de ce carrefour stéphanois. Je ne connais pas grand chose de Givors, mais les commerces fermés ornés d’enseignes aux graphismes désuets – vestiges sans doute d’une période plus prospère – , les cafés communautaires ou le siège du PCF qui défilent sur mon passage me donnent le sentiment d’un terrain connu, celui des quartiers populaires dans lesquels je me sens plutôt à l’aise.
Je ne sais pas si c’est la dopamine engendrée par le soleil que je n’ai pas vu depuis des semaines, mais je me sens assez en confiance et à ma place pour l’instant.

Pour l’anecdote, je décide de rentrer dans un café dans l’espoir de creuser mon opinion sur la population du quartier. La déco est celle de n’importe quel PMU, la télévision qui braille du BFMTV est entrecoupée des éclats de rires rocailleux de la clientèle. Elle est exclusivement masculine et de classe populaire, pas mal de “gueules” qui jouent aux cartes en fumant clope sur clope. La scène est un mélange d’un Kervern/Delépine et d’un Boardwalk empire.
Je pose mon AE-1 et mon carnet de note sur la table, moins de 20 secondes plus tard, je suis encerclé par le patron du bar, un mix de Dikkenek et de Trump du bled, et de deux personnages qui n’ont pas l’air de vouloir débattre sur l’art contemporain.
Le taulier me braille : “C’est la mairie qui t’envoie?” : j’ai du mal à contenir mon sérieux et je ne peux m’empêcher d’y répondre avec un trait d’humour compte tenu de l’état des quarantes ans bien tassés de mon boitier- erreur – le brouhaha ambiant s’interrompt.
Je me ravise et je laisse le second degré de côté pour expliquer ma présence et la façon dont je documente mon passage, l’atmosphère se détend sensiblement, j’arrive à négocier une image de la façade du bar, mais leçon prise, je ne suis pas en terrain conquis.

Je quitte le bar pour me rendre à Stimultania, une certaine effervescence est présente dans l’air avec la préparation de l’arrivée d’un grand nom de la photographie au printemps #nospoilers, j’y finalise avec Matilde, chargée des publics, les derniers détails de notre rencontre du lendemain.”

Dominique Pichard

20 heures d’interventions avec 20 premières microtechnique du lycée Picasso à Givors
Avec : Nadège Proriol, professeur d’arts appliqués et Malika Ait-Ouaret, documentaliste

Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

© Dominique Pichard
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