Sébastien Moullier • EHPAD • Strasbourg • épisode 2

« Et nos rêves » Off, janvier 2017 © Sébastien Moullier

Jeudi 26 janvier 2017,

« Le projet « Et nos rêves » a bien avancé et il ne me reste que deux portraits à réaliser pour finaliser les prises de vue. Viendra ensuite la deuxième partie : les restitutions d’entretiens. L’an dernier, pour « Et nos souvenirs », j’avais confié le rôle de voix off à Laurane Amye. Mais cette année, j’ai choisi de faire interpréter les mots des résidents par… Des enfants !

Cette partie du projet débutera très bientôt durant les activités périscolaires au centre socioculturel du Neudorf. Il m’a été dit que le projet suscitait l’intérêt des enfants et j’ai vraiment hâte de les rencontrer. Je pourrai à nouveau compter sur la présence bienveillante de Laurane qui m’accompagnera pour le coaching voix des enfants.

J’ai réalisé cette semaine le portrait de Mme Brion pour qui j’ai une sympathie particulière. Je ne sais pas si c’est sa bonne humeur, sa sensibilité, sa sincérité ou sa dévotion qui me touche le plus, ce qui est sûr c’est que j’espérais vraiment qu’elle accepte de participer à ce nouveau projet. Je me souviens qu’en décembre 2015, durant la réalisation d’« Et nos souvenirs », elle était passée littéralement du rire aux larmes durant l’entretien. Elle avait d’abord partagé un souvenir d’une fête de la bière à Schiltigheim ou elle s’était tellement amusée que quand elle racontait ce moment, frappant des mains pour battre la mesure, je me croyais réellement là-bas. Puis elle avait été submergée par l’émotion du souvenir de ses deux chiens, dont je me rappelle les noms sans mes notes, Cerise et Schnapsy, qui étaient ses compagnons de vie.

Cette semaine, nous avons parlé de ses rêves d’enfance et son témoignage m’a encore une fois ému. Je suis impatient de pouvoir une nouvelle fois partager leur Histoire.

À suivre. »

Sébastien Moullier

Dans le cadre de la Semaine Bleue 2016, Ville et Eurométropole de Strasbourg 
« Et nos rêves » Off, janvier 2017 © Sébastien Moullier
« Et nos rêves » Off, janvier 2017 © Sébastien Moullier
« Et nos rêves » Off, janvier 2017 © Sébastien Moullier

Dominique Pichard • lycée • Givors • épisode 1

© Dominique Pichard
© Dominique Pichard

Jeudi 2 février

“GIVORS, JOUR 1

Je monte le Chemin de la côté à cailloux en direction du lycée accompagné de Matilde, nous suivons un groupe de lycéens qui ponctue toutes ses demi-phrases par des termes plutôt fleuris, la situation me fait sourire. L’entrée du lycée est gratifiée de grilles, censées faciliter le contrôle des entrées ce qui me laisse pour le moins perplexe.

La matinée est consacrée à la présentation des actions de Stimultania par Matilde et l’analyse d’images par le biais du jeu Les Mots du Clic. J’avais découvert cet outil pédagogique via le pôle strasbourgeois de Stimultania et je suis très curieux de voir comment cet outil fonctionne sur le terrain.
Sur ce type de public et compte tenu de l’usuelle passivité des lycéens, il est très difficile de jauger l’intérêt porté à un projet. Mais malgré cette apathie de surface, le jeu accroche les adolescents. Il est toujours amusant de se dire qu’on a perdu un jeune en route compte tenu du fait qu’il a la tête enfoncée dans son sac depuis quinze minutes, qu’il se relève brusquement pour répondre – avec une pertinence surprenante – à une question, pour retomber aussi sec dans sa position initiale.

Sur l’analyse d’un portrait de Denis Rouvre issu de la série Kanak, la lecture de l’image par certains élèves semble complètement parasité par l’aspect androgyne du portrait d’Agathe Nonmeu. En découle des échanges sur le genre, et de comprendre pourquoi le fait de ne pas savoir si le sujet est un homme ou une femme nuise à l’analyse de cette photographie.
J’affectionne ce genre d’échanges. Bien que ces lycéens sont loin d’être le public le plus “difficile” auxquels j’ai eu à faire, il est plus que plaisant de faire ces apartés, ces ateliers sont un moment privilégié pour débattre et déconstruire pas mal de sujets.

Même si je n’interviens que très peu, je ne perds pas une miette des réactions de ce groupe qui vont me permettre d’affiner l’angle de ma présentation cet après-midi.

Pendant la pause déjeuner, Matilde et moi interrogeons les élèves du lycée Aragon qui cohabitent avec ceux du lycée Picasso pour récolter leur perceptions sur ces derniers. Le résultat est fort intéressant, même si sur une vingtaine d’élèves interrogés quelques idées reçues ressortent, elles restent très minoritaires. Je garde ces retours sous le coude pour la suite qui me seront sans doute très utiles.
Je demande également à Nadège et Malika la possibilité d’une heure supplémentaire cet après-midi pour développer confortablement quelques ateliers pratiques et un brainstorming sur ce qui les représente et de la façon dont ils se sentent perçus.

A ce stade, l’équipe de Stimultania m’appuie sur mon projet et Nadège et Malika semblent plutôt me suivre sans trop de réserves dans les idées que je leur ai suggéré en amont.
Mais le succès du projet va beaucoup dépendre des heures à venir, car si je n’arrive pas à les interpeller les prochaines heures, la suite risque de s’avérer laborieuse.
Est-ce que l’idée que je me suis fait sur ces élèves jusqu’à présent se rapproche de la réalité ?
Comment les faire parler d’eux dans être intrusif ?
Est ce que mes travaux vont trouver un écho chez eux ?
Je me sens anxieux. Chaque nouvel atelier est un pari.

J’entame ma séance par la présentation de mes travaux réalisés ces dix dernières années dans le tatouage en les questionnant sur ce type de modification corporelle.
La variété des angles tant esthétiques, sociologiques, religieux ou ethnologiques me semble pertinente pour établir un premier dialogue.
Si lorsque j’ai commencé à documenter ce domaine le milieu bénéficiait encore d’une image très connotée et négative, d’une certaine façon il est assez plaisant de voir que la perception de cette génération est unanimement très ouverte et positive sur le sujet, en dépit de la présentation de sujets plus ou moins extrêmes.
Je m’attarde volontairement sur le portrait de Touka Voodoo, un tatoueur londonien ayant subi une transition complète en écho au portrait d’Agathe Nonmeu analysé le matin même.
Si les échanges sur le genre qu’ont eu Matilde et les élèves ce matin n’ont pas fait volé en éclats certaines idées, il est en revanche fort probable qu’ils ont planté quelques graines qui n’attendent qu’à germer.

La deuxième partie de l’après-midi est consacrée à faire parler les jeunes d’eux et de la façon dont ils se sentent perçus.
J’use du prétexte du trombinoscope pour en connaître plus sur eux, leur faire prendre en main un boitier reflex et surtout pour scinder les groupes. Il est sans doute plus aisé, particulièrement à cet âge, de parler de soi en comité restreint.
En parallèle je leur demande de m’écrire de façon anonyme des éléments qui les définissent et des clichés qui selon eux leurs sont attribués. Si beaucoup de choses restent partiellement  en surface, les échanges lors de la découverte ne manquent pas de nous faire rire et de me surprendre. Les idées commencent à s’affiner d’elles-même.

Sur le groupe, j’identifie trois jeunes qui ne répondent aux sollicitations que par un humour un peu douteux, quand ce n’est pas de la pseudo-provocation doublée de pas mal de nonchalance, ce qui semble traduire au premier abord un manque d’intérêt certain. Je me dis que lors de la phase de réalisation à venir, il faudra certainement que je leur octroie des tâches et une part active qui ne nuiront pas au groupe, et en aucun cas les exclure de la réalisation.
La sonnerie sonne la fin de la journée, je suis un peu surpris de voir deux de ces jeunes rester dans les parages pendant que le groupe quitte le CDI. Ils me sollicitent et me posent un nombre conséquent de questions sur les possibilités techniques de réalisation, avec un intérêt radicalement opposé à ce qu’ils ont pu démontrer dans l’après-midi. Je suis ravi de mon erreur d’interprétation.
Les enseignantes quant à elles semblent agréablement surprises que leurs élèves soient restés focalisés jusqu’à la fin de la journée.
Je ne peux pas m’avancer mais je crois que ce projet se présente sous les meilleurs auspices.
À suivre…”

Dominique Pichard

20 heures d’interventions avec 20 premières microtechnique du lycée Picasso à Givors
Avec : Nadège Proriol, professeur d’arts appliqués et Malika Ait-Ouaret, documentaliste

Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

Agathe Nonmeu © Denis Rouvre
Agathe Nonmeu © Denis Rouvre
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard

Dominique Pichard • lycée • Givors • épisode 0

© Dominique Pichard
© Dominique Pichard

Mercredi 1 février

“GIVORS, jour 0

Demain, je rencontrerai les jeunes du Lycée Picasso à Givors. A partir d’avril, j’aurai quatre jours pour réaliser un projet avec une vingtaine d’entre eux.

Chaque atelier ou résidence à ses exigences, et en tant qu’intervenant il est toujours intéressant et formateur de composer ses projets en contournant ses contraintes.
Si elles sont d’ordres diverses et que certains éléments sont anticipables, le facteur humain reste toujours une variable hasardeuse.

Principale difficulté de ce projet : le temps.
Sur les autres résidences pour lesquelles j’ai eu l’occasion d’intervenir j’ai toujours eu la chance d’avoir plusieurs mois, voire plusieurs années.  Le confort d’un projet dans le temps est pouvoir réajuster le tir lorsque l’idée théorique qu’on s’est faite est éloignée de la réalité, le temps est aussi un filet de secours.
Le temps et la temporalité, sur de nombreux aspects, est une donnée précieuse dans la pratique de photographe.
Si je manque de temps sur ce projet, cela implique que je vais devoir taper juste dès le départ sur mon approche, du moins m’en rapprocher au mieux.

Il me semblait donc important de consacrer un temps en amont pour rencontrer ces jeunes et les enseignants – Nadège et Malika, respectivement enseignantes en arts plastiques et documentaliste – et laisser un temps de latence avant la réalisation du projet, briser la glace et créer rapidement une relation de confiance réciproque.

Selon les enseignants, les lycéens ne jouissent apparemment pas d’une excellente réputation, l’image “pi-cassos” leur collant à la peau.
L’objectif va donc être de déconstruire cette image par la photographie par un projet en trouvant la balance idéale pour que le résultat ne soit ni trop consensuel, ni trop conceptuel.
Travailler le fond et simplifier la forme, une chose simple sur le papier mais pas toujours évidente en pratique.
Lors de mes premiers échanges avec l’équipe de Stimultania, nous discutions de la démarche de Stimultania et de l’accessibilité de l’image, ce qui fait résonance avec ma propre approche de la photographie.

Première étape, contextualiser : prendre la température globale de ce carrefour stéphanois. Je ne connais pas grand chose de Givors, mais les commerces fermés ornés d’enseignes aux graphismes désuets – vestiges sans doute d’une période plus prospère – , les cafés communautaires ou le siège du PCF qui défilent sur mon passage me donnent le sentiment d’un terrain connu, celui des quartiers populaires dans lesquels je me sens plutôt à l’aise.
Je ne sais pas si c’est la dopamine engendrée par le soleil que je n’ai pas vu depuis des semaines, mais je me sens assez en confiance et à ma place pour l’instant.

Pour l’anecdote, je décide de rentrer dans un café dans l’espoir de creuser mon opinion sur la population du quartier. La déco est celle de n’importe quel PMU, la télévision qui braille du BFMTV est entrecoupée des éclats de rires rocailleux de la clientèle. Elle est exclusivement masculine et de classe populaire, pas mal de “gueules” qui jouent aux cartes en fumant clope sur clope. La scène est un mélange d’un Kervern/Delépine et d’un Boardwalk empire.
Je pose mon AE-1 et mon carnet de note sur la table, moins de 20 secondes plus tard, je suis encerclé par le patron du bar, un mix de Dikkenek et de Trump du bled, et de deux personnages qui n’ont pas l’air de vouloir débattre sur l’art contemporain.
Le taulier me braille : “C’est la mairie qui t’envoie?” : j’ai du mal à contenir mon sérieux et je ne peux m’empêcher d’y répondre avec un trait d’humour compte tenu de l’état des quarantes ans bien tassés de mon boitier- erreur – le brouhaha ambiant s’interrompt.
Je me ravise et je laisse le second degré de côté pour expliquer ma présence et la façon dont je documente mon passage, l’atmosphère se détend sensiblement, j’arrive à négocier une image de la façade du bar, mais leçon prise, je ne suis pas en terrain conquis.

Je quitte le bar pour me rendre à Stimultania, une certaine effervescence est présente dans l’air avec la préparation de l’arrivée d’un grand nom de la photographie au printemps #nospoilers, j’y finalise avec Matilde, chargée des publics, les derniers détails de notre rencontre du lendemain.”

Dominique Pichard

20 heures d’interventions avec 20 premières microtechnique du lycée Picasso à Givors
Avec : Nadège Proriol, professeur d’arts appliqués et Malika Ait-Ouaret, documentaliste

Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard
© Dominique Pichard

Stimultania • IME • St-Étienne • épisode 4

Appareils argentiques © Charlotte
L’œil argentique © Charlotte

Mardi 17 janvier, plan de travail et outillage

“De la gare à l’IME, 10 minutes à pied. Mais je traîne avec peine un caddie, rempli et lourd, dans une neige transformée en verglas bien compact pendant la nuit. Le parcours est assez laborieux, le pas doit être vif pour ne pas perdre de temps mais solide pour ne pas tomber. La journée commence donc sur le fil.

Au programme : découverte du laboratoire argentique, du mystère photographique, de l’empreinte lumineuse pour une dématérialisation des outils de travail. C’est aussi la suite de la récolte des mains d’inconnus, la plongée dans les mythes grecs, la mise en image des “sens” du travail (où il sera question cette fois d’inspection du travail et de mâchonnement).

Mais avant cela, je déballe le caddie : appareils argentiques, 6×6, Holga, réflex, polaroïd, pellicules, diapos, planches contacts s’étalent sur la table et passent de main en main. Se rendre compte de la lourdeur, de la présence. Du viseur, du déclencheur, de la transparence et la texture des pellicules, des formes. Pendant que ça tâtonne, je commence à installer le laboratoire avec Isaïa et Gauthier. Aménagement de la salle, tables et lampes rouges, fermeture des volets, tissus pour calfeutrer. Tout va bien. Je sors les produits, direction la cuisine, installation des bacs, petit speech pour expliquer sans trop dévoiler. Tout va bien. Ouverture du révélateur, hop dans le bac. Et là. C’est le drame. Un liquide marron a pris la place de la belle transparence habituelle. J’explique d’une petite voix que ce n’est pas normal. Le froid ? Une ouverture trop ancienne ? Pas la peine de chercher à comprendre. Garder la tête froide. Si le révélateur ne fonctionne pas, pas de labo. Si pas de labo, chercher une alternative. Nous avons de quoi faire dans la multitude de missions que nous nous sommes donnés mais quelle déception. Je décide de tenter le coup quand même et continue à installer les autres bacs sous l’œil perplexe et amusé des garçons pour qui liquide marron ou transparent ne fait pas grande différence mais qui se passeraient bien de l’odeur.

Au tour du premier groupe. J’explique l’incertitude et le doute. Forcément, ça casse un peu la magie mais vaille que vaille : on éteint, on s’habitue à la lumière rouge, immersion. Dans les cartons et caisses, les outils récoltés la veille. Visses, boulons, boutons, verres, fils, aiguilles, morceaux de métal… Un drôle d’inventaire hétéroclite que les doigts agencent sur le papier photosensible. Pour l’instant le mystère reste entier. Lumière : 1, 2 secondes. Et puis suspens. On met la première feuille dans le révélateur. L’image apparaît. Du côté jeune gens, c’est la surprise, du mien le soulagement. Un soulagement peu enjoué, il faut le dire : pas terrible de voir l’image apparaître dans un liquide presque opaque. Exit la beauté du moment. Tant pis, on fait avec ce qui arrive et on va jusqu’au bout. J’explique le procédé, d’un bac à l’autre. J’explique la lenteur, l’attente, la patience. Patience qu’il me faut avoir aussi parce que j’ai sacrément hâte de voir si ça a vraiment fonctionné. On allume et ouf, l’image est plutôt bonne. Un peu grise mais ça a son charme. Alors c’est parti pour les suivants.

Chacun produit plusieurs images, objets posés au centre de la feuille, décontextualisés, inertes, inutiles. Collecte d’une étrange expérience scientifique à observer. Avec certains, on joue avec les reflets de verres et sur l’image c’est assez beau. L’étonnement est bien là, mais je sens que ça décolle un peu moins que l’année dernière, que l’engouement n’est pas à son comble. Comme quoi, il n’y a pas de formule magique, il n’y a pas de certitudes ni de faits acquis. Flirter avec l’aléatoire et l’inconnu reste bien la base de ce type d’expérience. Et c’est terrifiant, comme une plongée sans masque et sans protection, mais c’est ce qui rend la chose palpitante.

Après la pause de midi, on enchaîne avec le reste. Thomas et Anthony, d’abord, me suivent dans la petite salle de cours pour la fabrication d’une image : il s’agira d’inspection du travail. Une séance d’anthologie et joyeuse. Thomas fait son show, se transforme en inspecteur-savant-fou sourcil levé braquant sa loupe sur une horde de punaises qui ne passeront certainement pas le contrôle. Anthony photographie. Anthony, il se cache derrière chaque porte mais il rigole tellement qu’il n’est jamais très long à être repéré.

Passent ensuite Aurore et Gauthier, avec une mission : mâcher le travail. Et Aurore de se retrouver à croquer mon ordinateur, et Gauthier de faire mine d’engloutir une brochure. Je me prends au jeu et m’incruste dans l’image : nous voilà tous les trois à pleines dents qui un classeur, qui un téléphone, qui un cahier.

Lorsque l’on revient en salle de cours, l’ambiance est paisible (fatiguée ?). Les uns terminent leur frise des douze travaux d’Hercule, les autres sont hypnotisés devant “Les temps modernes” de Charlie Chaplin. Une journée intense, de nouveau. La concentration du labo ce matin, la déambulation dans les environs à la rencontre du personnel de l’IME, des élèves mais aussi des commerçants du coin pour récolter des mains, et puis les idées à trouver, l’imaginaire à activer, la création à enclencher, les lectures, les collages… Ça commence à accuser un peu le coup (jeunes gens comme adultes).

La journée se termine et finalement, malgré les grains de sable dans les rouages, tout s’est déroulé comme prévu. La matière continue à augmenter et venir se ranger sagement dans les dossiers de l’ordinateur, annonçant un travail de tri et de post-production intense mais il vaut mieux ça que des dossiers vides.

La cloche sonne et comme d’habitude, la disparition est presque instantanée. Retour à la gare en passant par la case neige-verglas-caddie-rempli mais le rythme est plus lent. Et puis demain, c’est journée off.”

Matilde Brugni

26 heures d’interventions avec 12 élèves en formation à l’IME
Avec : Charlotte Abid-Lafay, professeur spécialisée.
 Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

le labo © Océane
le labo © Océane
photogramme © Gauthier
photogramme © Gauthier
Les temps modernes © Matilde
Les temps modernes © Matilde
Les mains des inconnus © Les élèves
Les mains des inconnus © Les élèves

 

 

Stimultania • IME • St-Étienne • épisode 3

Tenue professionnelle, Thomas © Amélie avec Stimultania
Tenue professionnelle, Thomas © Amélie

Lundi 16 janvier 2017, tenue professionnelle, bleu de travail et autre coloration

“La semaine de création démarre.

Plan de bataille de la journée : le matin investir les ateliers de formation et travailler sur la tenue professionnelle (dans tous les sens du terme) ; l’après-midi recomposer et décaler le geste du travail. Il va falloir fonctionner par petits groupes qui tournent (ah, les joies de l’organisation des groupes, du casse-tête de la répartition pour être au plus juste, ne pas avoir de temps mort, faire passer tout le monde, que chacun y trouve son compte, que tout soit fait dans les temps, sans pression, avec efficacité mais aussi avec sens…). Ce qui implique que tout le monde ne fera pas tout aujourd’hui, mais pas d’inquiétude chacun y passera à un moment ou à un autre. Et il n’y aura pas de blancs car avec Charlotte, ça va carburer aussi. D’abord partir à la récolte d’un maximum d’outils, divers et variés, dans tous les recoins de l’établissement, pour l’atelier du lendemain. Puis aller à la rencontre : de mythes (les 12 travaux d’Hercule) et surtout des commerçants des environs pour prendre en photo leurs mains en action et leur paume de travailleurs. Un vrai défi, totalement libre et autonome.

Une fois les choses posées, on se lance vite à l’eau. Thomas, Christophe, Amélie, direction l’atelier de conditionnement. Isaïa et Bilel nous accompagnent pour le making off. D’abord, on observe l’espace. On l’apprivoise, on tente de le regarder autrement. Il est vide d’élèves ou de profs. Il nous appartient. La salle est grande, plutôt photogénique. Des étagères où biberons rivalisent avec packs de jus. Des caisses et des cartons un peu partout. Des tables, des chaises, des néons, une statuette bizarre, un nombre incalculables de choses à observer finalement. Mais il faut vite se mettre en action, le temps file. Puisqu’il est question de tenue professionnelle, alors jouons : avec les corps mais aussi avec l’uniforme. Chacun s’enveloppe d’un bleu de travail, même Amélie qui n’a pas l’habitude d’avoir du bleu puisqu’elle est habituellement en blanc. Investis l’espace comme tu ne l’as jamais investi. Imagine de nouvelles positions. De nouvelles situations. Invente tout ça pour la photographie. La tenue professionnelle comme uniforme mais aussi comme attitude. Trouves ta pose.

Pas facile de se lancer. Qui plus est pour une photographie qui reste encore très floue, pour un but et une raison encore abstraits. Je pousse doucement, suggère, invite. Pas d’obligation de montrer les visages. Pas de pression. Christophe et Thomas se lancent. Amélie photographie. Petit à petit ça se déclenche. Assez vite finalement. Parce qu’il y a de l’amusement. Ça tourne, ça pose, ça photographie. Il faut jouer avec le trépied, l’éclairage maison qui brûle les doigts. Il faut pousser les affaires dans le chemin pour que rien ne pollue l’image. Je cours un peu partout, c’est sportif. Dynamique. On s’essaye même à une image à la Philippe Ramette pour bousculer les perspectives. L’image ne fonctionne pas, mais qu’importe (et puis Philippe Ramette a du temps, lui, et des accessoires, et des assistants…). Faisons plus simple. Laissons nous guider par ce qui vient. Moment de grâce : Thomas monte sur une table. Droit comme un i. Une présence intense. Et puis enchaîne les positions comme s’il avait fait ça depuis toujours. En toute décontraction.

Une fois que c’est parti, c’est parti. Bilel a vite lâché le making off. Il indique, accompagne et pose aussi. Bilel et Christophe en pose James Bond, fiers et sûr d’eux devant les étagères de cartons. Bilel et Thomas en guerriers, ou chasseurs, ou soldats, avec des scies-fusils et des regards perçants. Bilel joue avec des bouchons rouges et Amélie se transforme en sculpture humaine, land art improvisé.

Ces mêmes bouchons nous serviront à illustrer une expression. Parce que oui, il y a ça aussi. Mettre en image des termes liés au travail, en malaxant les sens et en jouant avec les mots. Des bouchons rouges à la queue-leu-leu vers une Amélie très concentrée et nous avons le travail de fourmi. Bilel matérialise la charge de travail en portant haut une chaise.

Tout ça, en une heure.

Parce que la deuxième, d’heure, je la passe avec Laura, Aurore, Océane. Et cette fois, nous sommes à l’atelier maintenance et hygiène des locaux (MHL). Changement d’ambiance. L’espace est plus petit, la lumière douce. Une odeur de lessive, de propre. J’explique aux filles la règle du jeu, je suis enthousiaste, encore dans la dynamique du groupe d’avant.

Silence et regards vers les pieds. Pas d’idées. Dire à nouveau que le temps de la photographie, ce temps privilégié qui n’est qu’à nous, l’espace nous appartient (un peu). Qu’on peut y faire ce qu’on veut (dans la mesure du raisonnable). Par exemple, monter sur une table ou… cri d’Océane. C’est interdit de monter sur une table ! Heu oui, alors, c’est vrai. Bien sûr que c’est interdit mais pour une fois, une toute petite, c’est possible. Pas sûres quand même, pas sûres du tout. Alors je m’y colle en premier. J’enlève mes chaussures – surprise générale – pour monter sur une table – perplexité intégrale. L’appareil est en place, le projecteur aussi. Je les invite à prendre les photographies pendant que je m’exécute. Un penché en avant, sur le dos, je leur demande de me guider – je dois faire la statue de la liberté. Des rires. Ça y est.

Je descends de la table. Laura me remplace. Laura sur le ventre, à genoux, en pose glamour. Laura commence toujours un peu septique mais se donne ensuite en entier. On change de cadre. Aurore veut s’y mettre aussi, elle gravit une table, pas très à l’aise mais sans flancher. Océane prend les photos, bougonne un peu quand c’est son tour mais accepte. Elle s’assoit au bord du lavabo pour un lavage de main – fort inconfortable – et une image énigmatique, le regard vers le haut.

On commence à zieuter vers la grande table, celle du repassage, au tissu blanc immaculé. Un peu indécise là. J’hésite. On va peut-être pas monter dessus, elle est haute, elle est peut-être fragile. Mais le cadre tout autour est beau. Alors Aurore décide de s’y asseoir. Juste s’y asseoir sur le bord. Pas plus. On s’active pour caler l’appareil et là, une fois que tout est près, Aurore se laisse doucement, tranquillement, aller en arrière. Un lâché prise, un corps qui se met au repos. Il y a quelque chose de très touchant en cet instant, je ne sais pas trop en quoi exactement. Je demande à Aurore si elle veut changer de position, ajuster sa tenue mais Aurore ne bouge pas. Un sourire sur ses lèvres. On mitraille.

Puis, comme pour les autres, mission illustration d’une expression. Il s’agira du travail de Pénélope. L’écoute est à son comble lorsque je raconte l’histoire de Pénélope (pas celle qui n’aurait peut-être pas travaillé mais bien celle qui l’a fait en boucle pour attendre son aimé). Et pour l’image : Laura tentera de repasser un tissu qu’Aurore s’emploie à froisser indéfiniment.

Midi sonne. Pose repas salutaire avant le deuxième round.

Et pour celui-ci on quitte les ateliers pour s’installer dans une salle de classe. Imran, Isaïa et Bilel m’aide à pousser tables et chaises pour se dégager un espace devant le mur. Contrairement à ce matin, le décor est nu. Il va falloir l’habiter par l’imagination et reproduire des gestes, ceux du travail. L’exercice n’est pas forcément évident, surtout qu’il faut se mettre en scène, en avant, sous les feux des projecteurs. Idem, pas de pression ni d’obligation. On peut prendre le corps entier, ou juste les mains, ou même les ombres. Bilel se lance en premier, sans crainte. Il donne un coup de marteau, visse, se lave les mains. Au niveau de la photographie, c’est le principe du stopmotion. Le photographie décortique le mouvement, le fragmente. Au tour d’Isaïa, puis d’Imran. Mais Imran, il n’est pas facile approcher. Il traîne un peu des pieds, n’a pas très envie. Ce qui n’est pas grave, je prends ce qui vient. Finalement il accepte, produit quelques gestes (parfaits) et retourne dans sa coquille. Isaïa oscille entre l’envie de participer, et quand il le fait c’est avec justesse, et l’envie de rester sur le côté. J’essaye de motiver les troupes, de pousser pour ne pas baisser les bras trop vite, pour bousculer un peu parce qu’il me semble que c’est aussi l’objet de ce genre d’intervention. Je gagne quand même quelques galons en précisant au détour d’une conversation que malgré le fait de vivre à Lyon (regard lourd d’Imran) mon compagnon est fan de l’équipe de Saint-Étienne (ouf) et que je connais le Chaudron (de nom, mais c’est déjà bien) et l’effervescence des supporters.

La journée se termine. La lecture des 12 travaux d’Hercule a fait l’unanimité et les duos partis à la recherche de mains de travailleurs ont très bien fonctionné. Nous regardons quelques images puis c’est l’échappée.

Je suis épuisée, mais de la fatigue qui veut dire qu’il s’est passé des choses. Moins évident cette année, je le sens. Le thème déjà, ce que je leur demande, le nombre d’élèves (4 en plus, finalement, ça fait la différence), le temps très (trop) court. La période peut-être. Un ensemble certainement. Mais qu’importe, l’expérience reste belle.”

Matilde Brugni

26 heures d’interventions avec 12 élèves en formation à l’IME
Avec : Charlotte Lafay-Abid, professeur spécialisée.
 Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

Amélie-land art © Thomas
Amélie-land art © Thomas
© Isaïa
© Isaïa
© Isaïa
© Isaïa
Montrer l'exemple © Océane
Montrer l’exemple © Océane
Préparation du travail de Pénélope © Matilde
Préparation du travail de Pénélope © Matilde
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Isaïa
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Bilel
Pause © Matilde
échappée © Matilde
Les mains des inconnus © les élèves
Les mains des inconnus © les élèves
Les mains des inconnus © les élèves
Les mains des inconnus © les élèves