Rozenn Quéré et Benoît Pelé • Maison d’arrêt • épisode 2

© Rozenn Quéré et Benoît Pelé avec 16 adultes en maison d'arrêt
© Rozenn Quéré et Benoît Pelé avec 16 adultes en maison d’arrêt

Jeudi 18 août 2016, jour 2

« Encore des problèmes pour entrer ce matin. C’est comme ça.

À l’étage du son, ce matin, un détenu a apporté trois objets de sa cellule : une boite de chicorée contenant des pâtes, un jeu de cartes, un rouleau de scotch.

Dans la salle photo, ce matin, quatre détenus entre 25 et 49 ans attentifs, pleins d’idées.

Frappée de voir à quel point ils sont au courant de l’actualité, tournés vers l’extérieur. Ils me demandent par exemple si je suis allée à Dunkerque faire des photos des camps de réfugiés. Sur les photos de la Zinneke Parade que je leur montre, à Bruxelles, ils reconnaissent la Bourse, qu’ils ont vue à la télévision en mars, lorsqu’y avait été déposées des bougies et des fleurs en hommage aux victimes des attentats. Ils se rappellent qu’un groupe de fascistes était venu manifester au même endroit. Ils sont tous assez accrochés par le travail de Banksy, surtout ce qu’il a fait en Palestine.

Au son : première heure de l’après-midi assez improductive pour cause de manque d’écoute. Avant d’attaquer des samples, des boucles, ils enregistrent encore quelques sons à partir de ce qu’ils ont, c’est-à-dire 3 fois rien : grincements de fenêtre, zip de veste de sport, briquet, interrupteurs.

Prises de vues. Messieurs les participants sont plus calmes et moins productifs que les groupes d’hier, mais investis et doués pour se mettre en scène les uns les autres, voyant tout de suite ce qui fonctionne plus ou moins bien en termes d’ombres chinoises. « Lève ton bras, écarte tes doigts, mets-toi plus de profil, colle-toi mieux au drap. ».

On décharge les photos, on les regarde ensemble sur grand écran. On met des étiquettes rouges à leurs favorites. Sur chacune des images sélectionnées, ils me disent à quoi la pose fait penser, ce que ça leur évoque, dans quel décor ça pourrait prendre tel ou tel sens.

Le grand gaillard de 27 ans surnommé d’après le nom d’une tortue de cartoon a posé en faisant un cœur avec ses mains. Ils demandent que j’ajoute du rouge dans le cœur, et qu’on voie d’autres cœurs s’envoler au-dessus.

En réfléchissant à partir de sa silhouette avec un pied levé, un des anciens suggère qu’on incruste une voiture, comme si un géant écrasait une voiture, ou propose encore de placer un tank, ou une arme, en écrivant sur le côté « stop la guerre ». Dans telle autre silhouette, quand l’un imagine un corps qui chute d’un immeuble, un autre voit une reprise de volée au football. Une autre silhouette leur fait penser à un sorcier qui préparerait une potion. Il faudrait que j’ajoute un chaudron et de la fumée. Une autre ombre semble être celle d’un aveugle qui joue du piano. Le petit bouclé sourit à la fin en disant « Ça fait du bien d’avoir une chouette activité. Ça me met de bonne humeur, tiens. »

Un peu étonnée :

«- Mais vous en avez tous les mois, non ?

– On est 900, ici ! Une activité par mois pour 10 personnes, merci ! Du sport une fois par semaine, et la bibliothèque fermée depuis le début de l’été, ça craint ! Quand le surveillant est venu me chercher ce matin, je mangeais mes chocapic. Je lui ai dit : « Attends je finis mes chocapic ». Il m’a dit « Non, c’est maintenant ou jamais. »

– Du coup, tu vas retrouver tes chocapics tout mous ?

– C’est pas grave, je vais m’en servir un autre bol. »

Les sujets politiques reviennent, se mêlant aux sorcières, aux nuages de cœurs et aux statues de l’île de Pâques. Le mangeur de chocapic et un détenu qu’il ne connaissait pas – bien qu’ils vivent dans le même bâtiment – choisissent d’incarner ensemble derrière l’écran un manipulateur de marionnette et sa créature, un soldat. Ils sont tous les deux d’accord pour dire qu’une grande partie de notre monde est peuplée de pantins dont les mouvements ne sont que les échos des mouvements de plus puissants, au-dessus d’eux. »

Rozenn Quéré et Benoît Pelé

Avec 16 personnes incarcérées

54 heures de création photo et 54 heures de création sonore, en maison d’arrêt, en août 2016

Dans le cadre du dispositif Culture et prison, soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, la région  Auvergne-Rhône-Alpes et le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation

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