Rozenn Quéré et Benoît Pelé • Maison d’arrêt • épisode 3

© Rozenn Quéré et Benoît Pelé avec 16 adultes en maison d'arrêt
© Rozenn Quéré et Benoît Pelé avec 16 adultes en maison d’arrêt

Vendredi 19 août, jour 3

« Pas de lézards pour l’entrée, tous les documents sont en ordre. Bizarre. En salle de bruits avec Fab, on a maintenant en boîte : des pâtes qui font un son de maracas, une agrafeuse qui fait un son de « calibre pas chargé », un briquet, un interrupteur, une fenêtre qui miaule, une chasse d’eau, une poignée de porte, une grosse caisse en carton, et une soucoupe inox qui volerait presque. Chacun s’étonne que les sons, une fois enregistrés et décontextualisés, peuvent évoquer des objets très différents de ceux qui ont été captés. On crée un rythme à base de nouilles secouées et de cartes tournées, on accélère un peu le tempo… Tiens c’est comme une machine qui tourne. K., dans un moment d’illumination, imite le sifflet d’un train à vapeur, et bingo, nous voilà partis plein pot sur une antique loco.

En salle des ombres. « Ça évoque des trucs bizarres, ces images. Sur cette photo, on dirait qu’on regarde tous au même endroit, et le fait que je lève le pied, c’est comme s’il y avait un truc dégueulasse, par terre, qui nous dégoûte. Peut-être ce monde de merde. Peut-être que le fait que je lève le pied, ça veut dire que j’essaie de l’enjamber. »

La silhouette de V., armoire à glace d’origine corse, apparaît sur la photo avec deux codétenus. À côté d’eux, il a l’air immense, un ogre philosophe. On rallume l’appareil photo, le projecteur et maintenant, V. pose seul, comme s’il était assis sur un mur. En contrebas de ce mur, dans un photomontage à venir, deux flics qui ne se rendent compte de rien. Lui, il saupoudre les flics avec quelque chose, et seulement la légende de la photo dira ce que c’est. Au départ, V. disait qu’il n’aimait pas trop les légendes sur les photos. Et puis, après réflexion, il pense que c’est valable « s’il y a une légende qui étonne » :

« Si dans un premier temps, tu penses un truc en voyant l’image, et dans la légende, on te dit un truc que tu n’aurais pas du tout pensé. ». La légende de la photo dira, en l’occurrence « V, la poudre d’escampette. » Je ne sais pas trop comment matérialiser la poudre d’escampette sur l’image. Je lui propose des petites étoiles noires. Il est d’accord. V. a été en cavale pendant un an avant d’être arrêté par la police. Chez lui, dans sa ville, on l’appelle Spielberg. Parce que sa vie, c’est un film. Mordu d’armes, pour continuer à tirer, avant d’être ici, il devait trouver une alternative aux salles de tirs dont l’entrée lui est interdite (ainsi que le port d’arme, évidemment). Il roulait parfois jusqu’en République Tchèque. Il allait aussi de temps en temps tirer dans la montagne, mais, après il faut ramasser les douilles, c’est la corvée. En dernier recours, il saisissait l’occasion d’un ball-trap. Mais les armes de chasse, c’est pas son truc.

« – Tu n’aimes pas les armes de chasse parce que tu n’aimes pas la chasse ?

– Non, je n’aime pas la chasse.

– Euh, tu veux dire que tu n’aimes pas l’idée de tuer des animaux ?

– Ils ont demandé quoi les animaux ? Ils n’ont rien demandé ! Je préfère tirer sur un enculé que sur un animal. L’enculé, au moins, il l’a mérité.

– Attends, je note. »

L’après-midi est beaucoup plus punk avec le groupe d’enfants très turbulents qui ont en fait plus de 30 ans. Les substances ingérées et fumées ne les rendent pas plus calmes (effet inverse, hélas). S., le plus intenable d’entre eux, s’allonge sur une table en disant « Je suis entré en prison avec un CAP nettoyage, et bientôt sorti avec un doctorat en cocaïne.». Je lui demande s’il a réfléchi au décor dans lequel il veut voir sa silhouette incrustée et qu’est ce que ça signifie pour lui. Il veut apparaître sur le mur d’une favela au Brésil, parce qu’une favela, c’est pour lui l’équivalent de la cité dans laquelle il a grandi. Il voudrait que j’écrive sur le mur, à côté de sa silhouette, à gauche, LA VIDA LOCA. Pour la vie avant la prison. Pour la vie d’après, il me demande d’écrire, à droite, LA DOLCE VITA. Et pour l’entre deux, le maintenant, il me demande d’écrire NADA. Il a fait un réel effort de concentration pour répondre sérieusement à ma question, et passé ces quelques minutes de sérieux, redevient le trublion qui parle fort et beaucoup. M., son coloc de cellule, pourtant prompt à rire de ses blagues en début de séance, est lui-même fatigué de la volubilité de S. Il soupire : « S’il te plaît, Rozenn, mets-le derrière un arbre dans la neige à Méribel. ».

Avec 16 personnes incarcérées

54 heures de création photo et 54 heures de création sonore, en maison d’arrêt, en août 2016

Dans le cadre du dispositif Culture et prison, soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, la région  Auvergne-Rhône-Alpes et le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation

 

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