Rozenn Quéré et Benoît Pelé • Maison d’arrêt • épisode 4

 © Rozenn Quéré et Benoît Pelé avec 16 adultes en maison d'arrêt
© Rozenn Quéré et Benoît Pelé avec 16 adultes en maison d’arrêt

Mercredi 24 août 2016, jour 4

« En salle des ombres, un nouveau participant ce matin à cette résidence-intervention-atelier en prison.
N.
Je lui demande, comme aux autres, qu’est ce qui lui trotte dans la tête, lui occupe l’esprit, qu’est-ce qui l’inquiète, l’indigne, l’intéresse, l’amuse, le fait vibrer ?
Il pousse ses lunettes tout au bout de son nez et va poser derrière l’écran comme un ancien -qu’il n’est pas encore- qui raconte l’histoire d’Abraham à une bande de marmots imaginaires (j’ajouterai les enfants plus tard).
Le père d’Abraham croit aux statuettes. Abraham, lui, n’y croit pas. Un jour, Abraham casse les petites statuettes et ne laisse que la grande. Quand son père voit ses idoles brisées, il demande :
– « Pourquoi les statues sont-elles détruites ? »
Abraham nargue son père.
– « Elles se sont battues entre elles. La grande a cassé les petites.
– « Mais ne sais-tu pas, fils stupide, que les idoles que je vends sont absolument inertes ? » réplique le père.
N., ce qui l’intéresse, ce sont les enfants. C’est la première réponse qui lui a traversé l’esprit. Quand ils étaient petits, ses enfants lui demandaiet toujours qu’il raconte l’histoire du prophète.

N. est né en France, est allé à l’école de la République, y a travaillé, vécu toute sa vie, n’a connu le bled que très occasionnellement. Et pourtant, il a le sentiment qu’une étiquette est toujours restée collée sur son front, adhésif super puissant, étiquette inamovible, l’étiquette de l’arabe, du musulman. Il regrette qu’on mette toujours l’accent sur les pratiques de 10 extrémistes quand, à côté, 100 000 musulmans ont une pratique religieuse s’inscrivant dans le respect. Il pense que le débat autour du burkini, comme celui autour du voile, est un effet de fumée qui permet de ne pas aborder les vrais problèmes d’une France raciste. Je lui parle d’un article du Monde Diplomatique intitulé « Burqa-bla-bla », qui dit la même chose que lui.
L’histoire de N. se finit ainsi : Abraham est jeté au feu, mais le feu ne le consume pas, car Dieu a ordonné de ne pas le consumer.
Pour poursuivre sur la thématique du feu, des nouvelles fraîches du grand fou spécialiste en brûlure de chandelle par les deux bouts. Cet après-midi, il est plus calme, n’ayant avalé cette fois que bourbon et vodka. Il se plaint que mes questions le torturent, et essaie d’y répondre sincèrement. Je pose des questions très candides sur leur intérêt pour les armes, les voitures et l’argent. Ils ne me croient pas quand j’affirme ne pas posséder de voiture.
– « Mais on ne peut pas vivre sans voiture !
– « Ben si, regarde. »
C’est l’heure de trancher sur le choix du futur décor dans lequel s’insèrera la dernière image produite aujourd’hui. Le jumeau de Stromae a finalement décidé que sa dolce vita se passerait aux côtés d’un éléphant, car c’est son animal préféré. Il a aussi proposé un panda, ce que je trouve très mignon, cinq minutes après avoir entendu de cette même bouche une apologie de la mitraillette. »

Rozenn Quéré et Benoît Pelé

Avec 16 personnes incarcérées

54 heures de création photo et 54 heures de création sonore, en maison d’arrêt, en août 2016

Dans le cadre du dispositif Culture et prison, soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, la région  Auvergne-Rhône-Alpes et le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation

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