Stimultania • IME • St-Étienne • épisode 1

Desktop Dining, NY Times magazine © Brian Finke
Desktop Dining, NY Times magazine © Brian Finke

Jeudi 05 janvier 2017, premier entretien

“Il est 8h30, St-Etienne sous le gris et le froid, de retour à l’IME pour une deuxième session de création photographique.

Devant le portail, un groupe d’élèves attendent de rentrer. Soudain, Enzo. Serrage de main vigoureux et ce “Bonjour madame” si caractéristique. « Vous allez refaire un atelier ? » Oui, avec une autre classe. Un peu déçu, Enzo, mais il faut bien passer la main. Je tourne la tête et ils sont tous là, serrés et souriants, Julien, Najette, Angélique, Rolando. Plaisir de se revoir.

9 h, la séance débute. Une nouvelle équipe qui entre en file indienne, douze jeunes gens qui ne savent pas encore dans quelle histoire on les embarque. Tour de table – prénom, âge et l’atelier de formation suivi – et puis à moi de présenter Stimultania, le lieu d’exposition à Strasbourg, les personnes qui gravitent autour de l’association, les différents métiers, les résultats d’ateliers. On regarde quelques images de l’année dernière, on répond aux questions. Isaïa soupire un peu, méfiance d’Imran. Océane est emmitouflée dans son écharpe (je suis malade !). Lorsqu’on évoque Givors et la visite d’exposition, la grosse question est de savoir comment s’y rendre. En train ? En bus ? Thomas dit qu’il ira à pied, facile.

Retour à la photographie. Pour y entrer en douceur et commencer à être actif, je propose une séance de jeu Les Mots du Clic. Le groupe est séparé en deux, chaque équipe aura quatre images au choix, tirées de quatre séries et artistes qui traitent à leur manière de la thématique, encore non dévoilée. Charlotte accompagne les uns, je joue avec les autres. C’est étrange, chaque groupe choisit une photographie en couleur plutôt que noir et blanc.

Observe et laisse-toi guider par les mots. Concernant mon groupe, l’image qui s’offre à nos yeux représente un homme d’affaire, figé par un flash intrusif pendant qu’il téléphone et mange sur le coin de son bureau. Petit à petit, au fil des cartes-mots et des échanges, la réflexion s’étoffe. Thomas gigote et participe à tout. Amélie et Christophe rient. De grands débats pour savoir si l’endroit est plutôt un bureau ou un restaurant, par contre une certitude : vraiment pas terrible de téléphoner et manger en même temps. Limite impoli. Et c’est sans parler du photographe – Gauthier s’insurge – c’est de la provoque, ça ne se fait pas de prendre en photo les gens pendant qu’ils mangent. Même s’ils téléphonent en même temps, ça ne se fait pas. Pour terminer, nous parlerons de temps. De celui qui file, de celui qu’on essaye de rattraper pour ne pas être en retard, de cette obligation de faire tout en même temps.
En face, les discussions vont également bon train.

À la fin du jeu, place à l’échange collectif. Regarder l’image des autres, lire les mots, lire les critiques.

« La photographe nous montre une action. Dans cette image, on a l’impression que c’est bruyant : l’homme mange en même temps qu’il téléphone, on entend la nourriture, la personne qui parle au téléphone. Il y a d’autres personnes derrière. Il mange rapidement pour ne pas être en retard. Il mange à l’intérieur, dans un bureau. Le photographe s’interroge sur le temps, celui qu’il met pour manger, pour téléphoner, sur l’impossibilité de faire les deux en même temps, que c’est pas normal.»

« Cette photo nous montre une action silencieuse (un mec qui travaille calmement, sans bruit, qui porte et puis c’est tout) ; on a l’impression que ça se passe lentement et près de nous : il porte un carton à la fois et il y en a beaucoup – ça va durer longtemps. Le photographe a voulu nous interroger sur le quotidien, le travail : ces gens qui vont travailler tous les jours sont comme des super-héros. »

Je n’ai pas grand chose à ajouter, tout est dit. Présentation des auteurs : Dulce Pinzon, « Real superheroes » et Brian Finke « Desktop dining ». En commun, un humour un peu acide et une vision sur le monde du travail. D’un côté celui des « petits » travailleurs deviennent super-héros, de l’autre des bureaucrates perdent contenance et dignité, le temps d’un repas pris sur le pouce. Pour l’un et l’autre, un certain malaise. Je confesse pratiquer le repas sur coin de bureau. Pas très fière. Pour élargir un peu le champ de vision, présentation rapide des autres auteurs – ceux qui font des photographies en noir et blanc qu’on ne choisit pas – Payram, Syrie 55 et Jakob Tuggener, Fabrik. Et de là s’extirpe doucement le fil qui va sous-tendre le projet de création (un drôle de fil tout de même, pas évident à attraper, à apprivoiser, à dénouer) : le travail. Lorsque je demande ce qui vient à l’esprit en réponse à ce mot, Bilel s’écrie « avenir » . Et puis « nourrir sa famille ». Ok. Ça pose les choses.

Imran, Isaïa, Océane, Bilel, Christophe, Thomas, Amélie, Gauthier, Anthony, Aurore, Kadir et Laura : au boulot.”

Matilde Brugni

26 heures d’interventions avec 12 élèves à l’IME
Avec : Charlotte Lafay-Abid, professeur spécialisée.
Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

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