Stimultania • IME • St-Étienne • épisode 4

Appareils argentiques © Charlotte
L’œil argentique © Charlotte

Mardi 17 janvier, plan de travail et outillage

“De la gare à l’IME, 10 minutes à pied. Mais je traîne avec peine un caddie, rempli et lourd, dans une neige transformée en verglas bien compact pendant la nuit. Le parcours est assez laborieux, le pas doit être vif pour ne pas perdre de temps mais solide pour ne pas tomber. La journée commence donc sur le fil.

Au programme : découverte du laboratoire argentique, du mystère photographique, de l’empreinte lumineuse pour une dématérialisation des outils de travail. C’est aussi la suite de la récolte des mains d’inconnus, la plongée dans les mythes grecs, la mise en image des “sens” du travail (où il sera question cette fois d’inspection du travail et de mâchonnement).

Mais avant cela, je déballe le caddie : appareils argentiques, 6×6, Holga, réflex, polaroïd, pellicules, diapos, planches contacts s’étalent sur la table et passent de main en main. Se rendre compte de la lourdeur, de la présence. Du viseur, du déclencheur, de la transparence et la texture des pellicules, des formes. Pendant que ça tâtonne, je commence à installer le laboratoire avec Isaïa et Gauthier. Aménagement de la salle, tables et lampes rouges, fermeture des volets, tissus pour calfeutrer. Tout va bien. Je sors les produits, direction la cuisine, installation des bacs, petit speech pour expliquer sans trop dévoiler. Tout va bien. Ouverture du révélateur, hop dans le bac. Et là. C’est le drame. Un liquide marron a pris la place de la belle transparence habituelle. J’explique d’une petite voix que ce n’est pas normal. Le froid ? Une ouverture trop ancienne ? Pas la peine de chercher à comprendre. Garder la tête froide. Si le révélateur ne fonctionne pas, pas de labo. Si pas de labo, chercher une alternative. Nous avons de quoi faire dans la multitude de missions que nous nous sommes donnés mais quelle déception. Je décide de tenter le coup quand même et continue à installer les autres bacs sous l’œil perplexe et amusé des garçons pour qui liquide marron ou transparent ne fait pas grande différence mais qui se passeraient bien de l’odeur.

Au tour du premier groupe. J’explique l’incertitude et le doute. Forcément, ça casse un peu la magie mais vaille que vaille : on éteint, on s’habitue à la lumière rouge, immersion. Dans les cartons et caisses, les outils récoltés la veille. Visses, boulons, boutons, verres, fils, aiguilles, morceaux de métal… Un drôle d’inventaire hétéroclite que les doigts agencent sur le papier photosensible. Pour l’instant le mystère reste entier. Lumière : 1, 2 secondes. Et puis suspens. On met la première feuille dans le révélateur. L’image apparaît. Du côté jeune gens, c’est la surprise, du mien le soulagement. Un soulagement peu enjoué, il faut le dire : pas terrible de voir l’image apparaître dans un liquide presque opaque. Exit la beauté du moment. Tant pis, on fait avec ce qui arrive et on va jusqu’au bout. J’explique le procédé, d’un bac à l’autre. J’explique la lenteur, l’attente, la patience. Patience qu’il me faut avoir aussi parce que j’ai sacrément hâte de voir si ça a vraiment fonctionné. On allume et ouf, l’image est plutôt bonne. Un peu grise mais ça a son charme. Alors c’est parti pour les suivants.

Chacun produit plusieurs images, objets posés au centre de la feuille, décontextualisés, inertes, inutiles. Collecte d’une étrange expérience scientifique à observer. Avec certains, on joue avec les reflets de verres et sur l’image c’est assez beau. L’étonnement est bien là, mais je sens que ça décolle un peu moins que l’année dernière, que l’engouement n’est pas à son comble. Comme quoi, il n’y a pas de formule magique, il n’y a pas de certitudes ni de faits acquis. Flirter avec l’aléatoire et l’inconnu reste bien la base de ce type d’expérience. Et c’est terrifiant, comme une plongée sans masque et sans protection, mais c’est ce qui rend la chose palpitante.

Après la pause de midi, on enchaîne avec le reste. Thomas et Anthony, d’abord, me suivent dans la petite salle de cours pour la fabrication d’une image : il s’agira d’inspection du travail. Une séance d’anthologie et joyeuse. Thomas fait son show, se transforme en inspecteur-savant-fou sourcil levé braquant sa loupe sur une horde de punaises qui ne passeront certainement pas le contrôle. Anthony photographie. Anthony, il se cache derrière chaque porte mais il rigole tellement qu’il n’est jamais très long à être repéré.

Passent ensuite Aurore et Gauthier, avec une mission : mâcher le travail. Et Aurore de se retrouver à croquer mon ordinateur, et Gauthier de faire mine d’engloutir une brochure. Je me prends au jeu et m’incruste dans l’image : nous voilà tous les trois à pleines dents qui un classeur, qui un téléphone, qui un cahier.

Lorsque l’on revient en salle de cours, l’ambiance est paisible (fatiguée ?). Les uns terminent leur frise des douze travaux d’Hercule, les autres sont hypnotisés devant “Les temps modernes” de Charlie Chaplin. Une journée intense, de nouveau. La concentration du labo ce matin, la déambulation dans les environs à la rencontre du personnel de l’IME, des élèves mais aussi des commerçants du coin pour récolter des mains, et puis les idées à trouver, l’imaginaire à activer, la création à enclencher, les lectures, les collages… Ça commence à accuser un peu le coup (jeunes gens comme adultes).

La journée se termine et finalement, malgré les grains de sable dans les rouages, tout s’est déroulé comme prévu. La matière continue à augmenter et venir se ranger sagement dans les dossiers de l’ordinateur, annonçant un travail de tri et de post-production intense mais il vaut mieux ça que des dossiers vides.

La cloche sonne et comme d’habitude, la disparition est presque instantanée. Retour à la gare en passant par la case neige-verglas-caddie-rempli mais le rythme est plus lent. Et puis demain, c’est journée off.”

Matilde Brugni

26 heures d’interventions avec 12 élèves en formation à l’IME
Avec : Charlotte Abid-Lafay, professeur spécialisée.
 Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

le labo © Océane
le labo © Océane
photogramme © Gauthier
photogramme © Gauthier
Les temps modernes © Matilde
Les temps modernes © Matilde
Les mains des inconnus © Les élèves
Les mains des inconnus © Les élèves

 

 

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