Stimultania • IME • St-Étienne • épisode 3

Tenue professionnelle, Thomas © Amélie avec Stimultania
Tenue professionnelle, Thomas © Amélie

Lundi 16 janvier 2017, tenue professionnelle, bleu de travail et autre coloration

“La semaine de création démarre.

Plan de bataille de la journée : le matin investir les ateliers de formation et travailler sur la tenue professionnelle (dans tous les sens du terme) ; l’après-midi recomposer et décaler le geste du travail. Il va falloir fonctionner par petits groupes qui tournent (ah, les joies de l’organisation des groupes, du casse-tête de la répartition pour être au plus juste, ne pas avoir de temps mort, faire passer tout le monde, que chacun y trouve son compte, que tout soit fait dans les temps, sans pression, avec efficacité mais aussi avec sens…). Ce qui implique que tout le monde ne fera pas tout aujourd’hui, mais pas d’inquiétude chacun y passera à un moment ou à un autre. Et il n’y aura pas de blancs car avec Charlotte, ça va carburer aussi. D’abord partir à la récolte d’un maximum d’outils, divers et variés, dans tous les recoins de l’établissement, pour l’atelier du lendemain. Puis aller à la rencontre : de mythes (les 12 travaux d’Hercule) et surtout des commerçants des environs pour prendre en photo leurs mains en action et leur paume de travailleurs. Un vrai défi, totalement libre et autonome.

Une fois les choses posées, on se lance vite à l’eau. Thomas, Christophe, Amélie, direction l’atelier de conditionnement. Isaïa et Bilel nous accompagnent pour le making off. D’abord, on observe l’espace. On l’apprivoise, on tente de le regarder autrement. Il est vide d’élèves ou de profs. Il nous appartient. La salle est grande, plutôt photogénique. Des étagères où biberons rivalisent avec packs de jus. Des caisses et des cartons un peu partout. Des tables, des chaises, des néons, une statuette bizarre, un nombre incalculables de choses à observer finalement. Mais il faut vite se mettre en action, le temps file. Puisqu’il est question de tenue professionnelle, alors jouons : avec les corps mais aussi avec l’uniforme. Chacun s’enveloppe d’un bleu de travail, même Amélie qui n’a pas l’habitude d’avoir du bleu puisqu’elle est habituellement en blanc. Investis l’espace comme tu ne l’as jamais investi. Imagine de nouvelles positions. De nouvelles situations. Invente tout ça pour la photographie. La tenue professionnelle comme uniforme mais aussi comme attitude. Trouves ta pose.

Pas facile de se lancer. Qui plus est pour une photographie qui reste encore très floue, pour un but et une raison encore abstraits. Je pousse doucement, suggère, invite. Pas d’obligation de montrer les visages. Pas de pression. Christophe et Thomas se lancent. Amélie photographie. Petit à petit ça se déclenche. Assez vite finalement. Parce qu’il y a de l’amusement. Ça tourne, ça pose, ça photographie. Il faut jouer avec le trépied, l’éclairage maison qui brûle les doigts. Il faut pousser les affaires dans le chemin pour que rien ne pollue l’image. Je cours un peu partout, c’est sportif. Dynamique. On s’essaye même à une image à la Philippe Ramette pour bousculer les perspectives. L’image ne fonctionne pas, mais qu’importe (et puis Philippe Ramette a du temps, lui, et des accessoires, et des assistants…). Faisons plus simple. Laissons nous guider par ce qui vient. Moment de grâce : Thomas monte sur une table. Droit comme un i. Une présence intense. Et puis enchaîne les positions comme s’il avait fait ça depuis toujours. En toute décontraction.

Une fois que c’est parti, c’est parti. Bilel a vite lâché le making off. Il indique, accompagne et pose aussi. Bilel et Christophe en pose James Bond, fiers et sûr d’eux devant les étagères de cartons. Bilel et Thomas en guerriers, ou chasseurs, ou soldats, avec des scies-fusils et des regards perçants. Bilel joue avec des bouchons rouges et Amélie se transforme en sculpture humaine, land art improvisé.

Ces mêmes bouchons nous serviront à illustrer une expression. Parce que oui, il y a ça aussi. Mettre en image des termes liés au travail, en malaxant les sens et en jouant avec les mots. Des bouchons rouges à la queue-leu-leu vers une Amélie très concentrée et nous avons le travail de fourmi. Bilel matérialise la charge de travail en portant haut une chaise.

Tout ça, en une heure.

Parce que la deuxième, d’heure, je la passe avec Laura, Aurore, Océane. Et cette fois, nous sommes à l’atelier maintenance et hygiène des locaux (MHL). Changement d’ambiance. L’espace est plus petit, la lumière douce. Une odeur de lessive, de propre. J’explique aux filles la règle du jeu, je suis enthousiaste, encore dans la dynamique du groupe d’avant.

Silence et regards vers les pieds. Pas d’idées. Dire à nouveau que le temps de la photographie, ce temps privilégié qui n’est qu’à nous, l’espace nous appartient (un peu). Qu’on peut y faire ce qu’on veut (dans la mesure du raisonnable). Par exemple, monter sur une table ou… cri d’Océane. C’est interdit de monter sur une table ! Heu oui, alors, c’est vrai. Bien sûr que c’est interdit mais pour une fois, une toute petite, c’est possible. Pas sûres quand même, pas sûres du tout. Alors je m’y colle en premier. J’enlève mes chaussures – surprise générale – pour monter sur une table – perplexité intégrale. L’appareil est en place, le projecteur aussi. Je les invite à prendre les photographies pendant que je m’exécute. Un penché en avant, sur le dos, je leur demande de me guider – je dois faire la statue de la liberté. Des rires. Ça y est.

Je descends de la table. Laura me remplace. Laura sur le ventre, à genoux, en pose glamour. Laura commence toujours un peu septique mais se donne ensuite en entier. On change de cadre. Aurore veut s’y mettre aussi, elle gravit une table, pas très à l’aise mais sans flancher. Océane prend les photos, bougonne un peu quand c’est son tour mais accepte. Elle s’assoit au bord du lavabo pour un lavage de main – fort inconfortable – et une image énigmatique, le regard vers le haut.

On commence à zieuter vers la grande table, celle du repassage, au tissu blanc immaculé. Un peu indécise là. J’hésite. On va peut-être pas monter dessus, elle est haute, elle est peut-être fragile. Mais le cadre tout autour est beau. Alors Aurore décide de s’y asseoir. Juste s’y asseoir sur le bord. Pas plus. On s’active pour caler l’appareil et là, une fois que tout est près, Aurore se laisse doucement, tranquillement, aller en arrière. Un lâché prise, un corps qui se met au repos. Il y a quelque chose de très touchant en cet instant, je ne sais pas trop en quoi exactement. Je demande à Aurore si elle veut changer de position, ajuster sa tenue mais Aurore ne bouge pas. Un sourire sur ses lèvres. On mitraille.

Puis, comme pour les autres, mission illustration d’une expression. Il s’agira du travail de Pénélope. L’écoute est à son comble lorsque je raconte l’histoire de Pénélope (pas celle qui n’aurait peut-être pas travaillé mais bien celle qui l’a fait en boucle pour attendre son aimé). Et pour l’image : Laura tentera de repasser un tissu qu’Aurore s’emploie à froisser indéfiniment.

Midi sonne. Pose repas salutaire avant le deuxième round.

Et pour celui-ci on quitte les ateliers pour s’installer dans une salle de classe. Imran, Isaïa et Bilel m’aide à pousser tables et chaises pour se dégager un espace devant le mur. Contrairement à ce matin, le décor est nu. Il va falloir l’habiter par l’imagination et reproduire des gestes, ceux du travail. L’exercice n’est pas forcément évident, surtout qu’il faut se mettre en scène, en avant, sous les feux des projecteurs. Idem, pas de pression ni d’obligation. On peut prendre le corps entier, ou juste les mains, ou même les ombres. Bilel se lance en premier, sans crainte. Il donne un coup de marteau, visse, se lave les mains. Au niveau de la photographie, c’est le principe du stopmotion. Le photographie décortique le mouvement, le fragmente. Au tour d’Isaïa, puis d’Imran. Mais Imran, il n’est pas facile approcher. Il traîne un peu des pieds, n’a pas très envie. Ce qui n’est pas grave, je prends ce qui vient. Finalement il accepte, produit quelques gestes (parfaits) et retourne dans sa coquille. Isaïa oscille entre l’envie de participer, et quand il le fait c’est avec justesse, et l’envie de rester sur le côté. J’essaye de motiver les troupes, de pousser pour ne pas baisser les bras trop vite, pour bousculer un peu parce qu’il me semble que c’est aussi l’objet de ce genre d’intervention. Je gagne quand même quelques galons en précisant au détour d’une conversation que malgré le fait de vivre à Lyon (regard lourd d’Imran) mon compagnon est fan de l’équipe de Saint-Étienne (ouf) et que je connais le Chaudron (de nom, mais c’est déjà bien) et l’effervescence des supporters.

La journée se termine. La lecture des 12 travaux d’Hercule a fait l’unanimité et les duos partis à la recherche de mains de travailleurs ont très bien fonctionné. Nous regardons quelques images puis c’est l’échappée.

Je suis épuisée, mais de la fatigue qui veut dire qu’il s’est passé des choses. Moins évident cette année, je le sens. Le thème déjà, ce que je leur demande, le nombre d’élèves (4 en plus, finalement, ça fait la différence), le temps très (trop) court. La période peut-être. Un ensemble certainement. Mais qu’importe, l’expérience reste belle.”

Matilde Brugni

26 heures d’interventions avec 12 élèves en formation à l’IME
Avec : Charlotte Lafay-Abid, professeur spécialisée.
 Soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.

Amélie-land art © Thomas
Amélie-land art © Thomas
© Isaïa
© Isaïa
© Isaïa
© Isaïa
Montrer l'exemple © Océane
Montrer l’exemple © Océane
Préparation du travail de Pénélope © Matilde
Préparation du travail de Pénélope © Matilde
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Isaïa
Geste professionnel © Imran
Geste professionnel © Bilel
Pause © Matilde
échappée © Matilde
Les mains des inconnus © les élèves
Les mains des inconnus © les élèves
Les mains des inconnus © les élèves
Les mains des inconnus © les élèves

 

 

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